Blog proposé par Jean-Louis Bec

jeudi 26 juin 2014

L'art du silence


Rubriques : art et photographie ; langage et photographie


Une oeuvre d'art, faite par l'homme, est devant nous comme un objet de nature (E. Kant). Une photographie se donne comme un objet fait par l'homme, mais c'est la nature qui l'a faite. Le photographe ne fait pas la photographie, il l'aide à se faire (H. Van Lier).
S'il s'agit d'art, pourra-t-on encore parler "de capter le mystère de l'apparence dans le mystère de la facture."? (F Bacon). Par sa seule intrusion la photographie remet l'art en cause.
Cependant, comment l'en exclure? "La nécessité et le jeu, le conflit et l'harmonie, se marient pour engendrer l'oeuvre d'art." (F. Nietzsche). La photographie connaît elle aussi cet échange, entre hasard et maîtrise, qui englobe et limite le champ esthétique.
Rendue possible par quantité de dispositifs la photographie est trace fixée de la lumière. Là, devant, à cru, l'univers "qui n'en sait rien" (B. Pascal), en un éclair, a laissé l'empreinte de son énigme. "Toute photo est un objet métaphysique." (H. Van Lier).
Et muette comme un caillou. Sans ambiguïté elle réalise cette condition de l'oeuvre d'art d'être "sans concept" (E. Kant), sans idée, sans modèle, sans critère. Légitimement à l'abri de ces valeurs mondaines et "toujours institutionnelles" (M. Le Bot). Si une photographie portait un message il ne pourrait venir que d'un arrière-monde, s'il en était un. La lumière surgit de l'infini et court vers l'infini, au passage elle a arraché ce petit reflet de réalité dont nous ne pouvons rien dire.
Or, nous ne faisons que cela. Utilisées (donc dans un contexte étranger à l'art) les photos attirent le bavardage comme l'aimant attire la limaille de fer. Il y a une telle "dénivellation" entre leur mutisme et l'élan, le mouvement qui est naturel à notre pensée, que celle-ci se dépense en tous sens, telle une mouche contre une vitre, mais il n'y a pas de sens.
"Une photographie est un secret sur un secret. Et  plus elle nous en dit et moins nous en savons. " (D.Arbus). Tant il est vrai que la photographie non seulement confirme mais redouble une pensée interne au regard, sans concept. Et toute parole doit ici commencer à l'affleurement de ce secret.
Beaucoup de phénomènes annexes ont de quoi intéresser les sciences humaines, mais le philosophe, celui qui essaye de penser la photographie en elle-même, doit-il rester aussi silencieux qu'elle? En a-t-il le droit, humainement?
Si le penseur peut ici développer un discours sans déserter la pureté de son regard, s'il peut assumer le langage sans finir happé par le bavardage: voici le propos de ce texte.
"Si je choisis d'accommoder sur l'art, je suis déjà dans le chemin qui m'amène à juger. Car "ceci est de l'art" disent les énoncés, mais ce qui fait que ceci est de l'art n'est pas un énoncé, c'est un jugement; c'est le jugement esthétique; il n'énonce pas un statut mais juge d'une qualité" (T. de Duve).
Cependant "je prouverai qu'il n'y a pas de règles en peinture" a dit Goya, à peu près en même temps que Kant. Et, peu après, Niepce commençait ses expériences. Juger mais sans critères: seulement là je suis au coeur du problème.
L'image photographique nous met en face. Et surtout en face de notre liberté. Discontinus, solitaires, sans signification, les instantanés photographiques s'ouvrent sur la liberté première des choses. Dès que le temps s'y met il y a continuité, des  enchaînements, ça devient une histoire et ça prend du sens, c'est du cinéma. Alors qu'en photo tout fut là d'un seul coup et la liberté d'un artiste voit surgir vers elle la liberté des choses. Car si "l'histoire tente de transformer le destin en conscience, l'art tente de le transformer en liberté" (A. Malraux).

"Je veux peindre la virginité du monde" disait Cézanne. Est-elle vraiment ici donnée?
Ce ne peut l'être, en tout cas, que par une immense perte de réel, dont ne subsiste qu'un reste visuel isolé, amputé. Tout regard authentique vit ici la rencontre entre le vertige d'une apparition ontologique et le dépit d'un vestige elliptique, comme la trace d'une bête enfuie.
Fixer ce qui déjà, aussitôt, appartient à la mort. Le temps du photographe est le futur antérieur: "cela aura été". Et nous pouvons comprendre ceux, comme Jean Clair, à qui ces espaces mortifères font horreur et qui voudraient laisser "les morts avec les morts".
Mais y a-t-il plus grand sujet de méditation que la mort? Echappant au temps la photographie échappe au défilé des causes et des effets, cher au professeur Pangloss. Elle ne garde que la pure visualité. Elle accomplit, implacablement, le "tout ce qu'il y a à voir est ce que vous voyez" de Frank Stella, et le "pour voir il ne faut rien savoir, seulement savoir voir" de Wols. Seul démarrage honnête d'une pensée par et sur les formes.
Surgissement, donc, courte présence, énigme sans écho, prosaïsme infini, et qui nous coupe la parole. Totale déroute de la littérature. Comment parler à ce public avide de retrouver partout ce qu'il connaît déjà?
Le discours peut s'ébattre sur les conditions. Les conditions d'une plante sont l'eau, la terre, l'air, etc. La cause d'une plante c'est sa graine. L'oeuvre photographique nous remet le nez sur ce qu'est une oeuvre d'art en tant que simple graine.
L'art est la contemplation des choses indépendamment du principe de raison. Car nous ne concevons plus alors les choses d'après leurs relations, mais selon ce qu'elles sont en soi et par soi (A. Schopenhauer). Certes, mais nous ne pouvons cependant oublier, devant un dessin, qu'il a été fait avec une intention, inséparable d'une attention, au bout d'un héritage d'histoire et de préjugés. Tout un contexte est plus ou moins là, mêlé, errant, invisible, entre les formes matérielles. La beauté, ici, témoigne pour un temps humain, pas seulement pour une pure altérité. Une photographie aussi a été élaborée par beaucoup de choix personnels (cadrage, tirage, etc...) mais tous convergent vers la suprême contingence d'un apparaître, et ceci dans la mesure même où la photo est bonne.
Trace et non tracé, la photographie ne laisse que peu de part à la manière et au style personnels. Mais c'est peut-être là une avancée pour l'art. Car "il faut analyser l'oeuvre d'art non pas comme quelque chose qui est semblable à l'artiste mais au contraire comme quelque chose de dissemblable et qui lui a résisté." (T. Adorno), et l'artiste n'est qu'un passage qui s'anéantit dans la création (M.Heidegger). "Les chemins de la création s'abolissent dans son apparaître." (H. Maldiney) et "c'est quand nous ignorons tout des circonstances  et de l'auteur que l'oeuvre d'art se rapproche le plus d'elle même." (M. Blanchot). S'éloigne le pauvre souci que chacun est à soi-même. "L'artiste ne doit pas plus apparaître dans son oeuvre que Dieu dans la nature." (G. Flaubert).
Toujours entre sa part d'irrémédiable et sa part d'inachevable (F. Soulages), c'est par la première que la photographie devient art. C'est d'abord comme "effet d'univers" (H. Van Lier), témoin que les choses sont ainsi et pas autrement, sans recours ni sursis, et non par la reprise toujours possible des décisions et de manipulations, que la photographie s'avère être création.
C'est là la merveille, et qui n'a pas à être dépassée, mais à être méditée. D'un bond, d'un coup, l'image photographique engage l'être, sans préambule. Son moment est celui du "il y a quelque chose" étant bien entendu qu'ici le "quelque chose" est superflu, voire même le "il y a".
A ce point où la présence (si pleine, si lourde) et l'absence, le rien (l'indicible) se rejoignent, là gît l'art.  "Une oeuvre d'art ne se fonde que sur ce seul fait: qu'elle est." (H.G. Gadamer). "Seule la forme esthétique n'a pas d'autre destination que sa propre existence." (J. Hersch). "L'oeuvre d'art dit qu'elle est,  et rien de plus." (M. Blanchot). Donc nous y sommes. Mais réduits au silence.

Comment faire démarrer la parole, non le bavardage? S'il est vrai que "la conscience discourt sur le mode du rester silencieux" (M. Heidegger), il est vrai aussi que le langage incarne la conscience quand il est laisser-être, en même temps puissance nominative et retrait. Et la photographie est une belle métaphore de cette désignation par la parole quand elle est aussi un effacement. Elle aussi, elle laisse être.
"La question n'est pas de savoir ici si on doit se servir d'un objet comme chaise, ou bien si on doit le mettre au musée en tant qu'objet plastique, ce n'est pas du tout la question. Il s'agit en tout premier lieu de l'objet lui-même." (J Beuys).

En esthétique le jugement ne s'évite pas, mais c'est un jugement qui d'abord laisse être. Il ne décide pas du sort de son objet, il persiste à la laisser être. Il ne le soumet à aucune règle, car ici il n'y en a pas. L'esthétique fonctionne comme la théologie négative. Nul ne peut dire ce qu'est le beau sinon, à chaque fois, qu'il n'est ni ceci, ni cela...
"Duchamp a appris aux artistes à user du réel lui-même en tant que matériau, ainsi que le fait la photographie." (H. Damish). Une photographie n'est pas un ready-made mais c'est ce qui y ressemble le plus. Elle est objet regardé. D'habitude la beauté nous signale ce qui fait le plein d'être (M. Heidegger). Ici, par un renversement stupéfiant, Duchamp va de l'être à la beauté.
mais il ne quitte pas le champ de la beauté. Ne nous laissons pas égarer par ce qu'il en dit, que "ce choix ne fut jamais dicté par une délectation esthétique." Duchamp a fait comme tout artiste chercheur d'absolu. Comme ce peintre chinois qui voulait d'abord oublier tout ce qu'il savait et même "l'avant, l'après, le haut, le bas...." Comme "la vraie philosophie se moque de la philosophie." (B. Pascal). Comme le "Dieu n'existe pas" de Maître Eckhart. "En fait une anesthésie complète" dit Duchamp. " Se tenir comme une aube au-dessus du néant" (P. Cézanne). Blanchot va jusqu'à dire "si l'artiste, dans les choses, cherche de préférence les belles choses, il trahit l'être, il trahit l'art."
Duchamp reste dans l'art, il confirme Kant. C'est insulter son effort que d'en faire un exercice de passe-muraille. Les domaines de l'esprit sont bord à bord. Hors de l'art  la seule frontière franchissable est celle du monde mondain, proie des sciences humaines. C'est alors que "le ready made devient la mise en oeuvre de rapports sociaux, dans un contexte bien déterminé." (M. Kessler). De l'art appliqué donc pas de l'art.
Dans le silence du musée, Fontaine et le Porte-bouteilles hurlent la beauté de leur matière et de leur forme. Il y a tout à parier que les premiers à le ressentir furent ceux qui les firent. Le ready-made est l'art qui convient au capitalisme, dont la plus courte définition est: s'approprier le travail des autres.
Vérification de la réalité de notre pensée par les formes, le ready-made nous rappelle "la possibilité illimitée de recourir à l'attitude esthétique, sans être rappelé à l'ordre par aucun argument." (C. Menke), et que "tout objet d'un intérêt esthétique est devenu, aussi longtemps, un objet esthétique" (M. Seel).
La photographie nous met en arrêt. Elle démontre que tout commence, en art, par l'absence de communication. "La communication est le cancer généralisé de la culture contemporaine." (B. Lamarche-Vadel). Par affrontement direct "l'art institue entre le visible et nous une relation de présence intense." (M Le Bot). Sinon nous retournons à l'animal, qui n'est qu'un relais entre des réseaux.
Mais c'est alors qu'au coeur même de notre arrêt contemplatif, les rêves commencent à monter. Peut-être parce que la rencontre de la solitude photographique ne peut qu'enclencher l'imaginaire. C'est là que la "dénivellation", dont parle Hubert Damisch, devient féconde. "Le sommeil de la raison engendre les monstres." (Goya). Et nul ne peut mieux dire que Bachelard: "Il voulait voir, rien que voir, témoin hautain d'un univers où l'homme est étranger, et le voici qui songe..."
"Une image poétique rien ne la prépare." (G. Bachelard). Elle n'est pas le fruit d'un héritage culturel. Elle jaillit au contact d'une altérité. C'est la présence inopinée des choses qui met en branle l'imagination.
L'insolite des photographies ressenti à son aube, le dévoilement, dans la lumière, d'une énigme qui reste énigme, et non pas information, peuvent devenir source pour la parole du poète.
On raconte que Jean Giono collectionnait les photos anonymes. Elles lui servaient de point de départ. Ainsi cette vieille paysanne. Et Giono de rêver:" La vieille Ernestine s'est assise au coin de la cheminée, la voici qui commence à raconter son histoire..."
Les photographies n'ont rien à dire. Elles nous coupent la parole. Mais elles nous font indéfiniment rêver.

Jean-Claude Lemagny, Silence de la photographie, L'Harmattan, 2013.

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