Rubrique : texte et photographie
La problématique texte-image a connu un essor considérable ces dernières années. (...) ceci offre un terrain très favorable aux études intersémiotiques, surtout dans le sillage du structuralisme et après les avancées de la linguistique générale. Que ce soit sous la plume de Benveniste, dans les écrits de Pierce, ou dans les théories de Barthes, l'image semble être souvent reléguée au simple statut de signe et, de ce fait, facilement assimilée au langage au sein d'une vision du monde volontiers pan-sémiotique, dans laquelle il n'est de réalité que par, ou à travers le signe. (...) Il faut reconnaître là qu'il s'agit d'une nouvelle manière de redonner vie à un certain idéalisme. En effet, ces entreprises sémiotiques convoquent un sens qui dénote ou connote un réel qui n'est jamais présent en substance, puisqu'il est voué à être médiatisé par le signe qui le désigne, lequel, bien que seul existant à être réellement en contact avec l'esprit qui perçoit, est néanmoins loin de la chose qu'il signifie et pas exactement une vraie chose en lui-même.(...) C'est sur ce plan ontologique, en poursuivant l'élargissement de la perspective en direction des rapports entre verbal et visuel proposé par Bernard Vouilloux, que je voudrais souligner un certain nombre de difficultés soulevées par la problématique texte-image en ce qui concerne la nature de l'image elle-même et sa manière très particulière d'être présente à l'esprit comme chose, avant que de l'être comme signe, ce qu'elle ne m'apparaît pas devoir être nécessairement. Pour cadrer le débat, il n'est que de citer Barthes qui tente de fusionner littérature et peinture sous les auspices du seul texte: "Pourquoi ne pas annuler leur différence? Pourquoi ne pas renoncer à la pluralité des arts pour affirmer celle des textes?"(...) Mieke Bal aussi défend la nature essentiellement verbale des arts visuels. (...) Titre de l'un de ses plus célèbres textes: Reading Rembrandt, beyond th Word-image opposition. (...) D'où les questions posées par Lilane Louvel:
La peinture est-elle assimilable ou irréductible à un discours puisqu'il faut toujours la faire parler et que celui qui la parle est dans le langage, alors que la peinture reste silencieuse? Peut-on évoquer des phonèmes, des morphèmes, une "syntaxe du visible"?
De l'autre côté, on trouve les admirateurs de ce silence de l'image, ceux qui trouvent en lui un autre sens, peu saisissable par le langage, à peine un sens, plutôt une valeur en définitive. Il en est ainsi d'Henri Meschonnic écrivant à propos de Soulages que "la peinture montre que le langage empêche de voir". C'est donc en fin de compte à un problème de traduction, de trans-codage que la problématique texte-image se trouve confrontée (...) En renonçant ainsi à la correspondance étroite et terme à terme entre texte et image, l'auteur referme l'espoir d'une sémiologie générale et d'une pan-sémiose. Il admet l'existence d'un indicible que Liliane Louvel appelle un reste, en demeurant du côté du texte. Je proposerai, en me plaçant du côté de l'image, de considérer ce reste comme une valeur, en tournant le dos à l'héritage classique idéaliste qui nourrit la pensée sémiologique. (...) je souhaiterais défendre une autre vision de l'image, en approfondissant la réflexion sur son statut ontologique d'objet visible dans le cadre phénoménologique défini par Merleau-Ponty, dégagé de toute assimilation au processus de la signification langagière. En passant du côté de la sensation, dans une approche volontiers lockienne de la connaissance, je voudrais revenir à la notion de l'immédiateté perceptive de l'image défendue pas Wölfflin, pas vraiment pour réaffirmer l'opposition entre arts du temps et arts de l'espace, mais pour montrer combien le rapport "imagique" au monde est d'un ordre irréductible au rapport langagier. Ceci ne signifie pas qu'ils soient radicalement incompatibles, comme nous le constatons souvent. L'important est donc de comprendre comment, malgré leur irréductibilité épistémique, le texte peut s'enclencher dans l'image. Il convient donc, pour accoupler visible et dicible, pour pouvoir parler des images ou pour les reconnaître à l'oeuvre au sein des textes, de prendre en compte leur mode de fonctionnement et leur antériorité ou leur antécédence. C'est en ce sens que je voudrais parler de l'image prétexte que le langage n'empêche pas de voir pour peu que l'on admette que sa construction de sens doit s'ériger sur les paramètres visuels premiers qui constituent toute la puissance et tout l 'impact des images, mais qui sont très difficilement convertibles en langages.
(...)
Pour se persuader de la supériorité grandissante de l'image sur le texte dans notre monde, il n'est que de considérer son développement colossal dans la communication de masse et son indéniable efficacité. (...) On comprend pourquoi les intelligentsia du monde entier, formées par les textes, à la manière du XIX ième siècle, n'ont de cesse de tenter de s'approprier les pouvoirs de l'image, qu'ils voient en passe de dominer le monde, en la rangeant sous l'espèce du texte. (...) Sans entrer trop en avant dans les détails, il faut se concentrer sur ce qui distingue l'image du texte plutôt que sur ce qui les rapproche, afin d'établir une chronologie des opérations perceptives et peut-être une hiérarchie permettant de délimiter le domaine du recouvrement des deux champs.
En reprenant la distinction soulignée par Georges Didi- Huberman, l'utilisation du visible converti en visuel transforme de facto l'image de quelque chose, qui n'est pas la chose, en une vraie chose vue. Contrairement au texte, qui n'est jamais un vrai objet en dehors de son support matériel, qui ne prend pas sens sans la reconnaissance de son contenu signifiant, l'image occupe le champ visuel à la manière de n'importe quel objet visible.(...)
La représentation emprunte suffisamment de la visibilité de la chose (...) pour la montrer telle qu'on la voit réellement, même si personne ne confond l'image et la chose. Rien de tel pour le langage, c'est d'abord le livre ou la feuille de papier parcourue de marques ou de traces que l'on voit, mais pas de traces de la chose. Alors que l'image agit immédiatement sur ses récepteurs, le texte n'agit pas en tant que visible. Pour être converti en objet signifiant, il nécessite une opération perceptive supplémentaire pour que l'on reconnaisse des signifiants et que l'on accède à son sens. L'image est un objet visible, pas le texte, ou seulement secondairement, quand on le considère comme une image ou comme une chose à voir, ainsi que la pratique des calligrammes l'a amplement démontré.
La présence immédiate de l'image comme objet visible entraîne donc un fonctionnement perceptif instantané qui est bien différent de la réception des textes. Par sa manière d'occuper le champ visuel comme un objet quelconque dans ce champ, l'image, qu'elle soit représentative ou non, se livre dans son intégrale perception, à la vitesse de la lumière en quelque sorte. Selon la théorie des "sense data" ou "données sensorielles brutes" chère à l'école analytique, on peut dire que c'est l'intégralité du champ visuel qui se livre d'un bloc à chaque instant et que c'est à partir de cette saisie globale primaire, en fonction de paramètres dérivés de l'expérience du monde visible, que le champ est ensuite découpé en divers objets reconnus, dont certaines images. Le rôle de parergon, souligné par Derrida, est à mettre au nombre de ces facteurs de reconnaissance. La rapidité quasi instantanée est la caractéristique première du fonctionnement perceptif visuel. L'homme recueillant plus de 80% des informations nécessaires à la vie par la vue, on mesure le degré de compétence acquis par l'espèce dans le traitement des paramètres visuels. Au nombre de ces compétences, parmi les plus élaborées, figure bien entendu la lecture. Je n'entrerai pas dans le détail de différences de fonctionnement entre image représentative, vue comme un monde visible et prise en compte avec la même instantanéité, comme autre champ visuel, et image non-figurative, vue comme un objet dans le champ primaire. Je soulignerai plutôt l'instantanéité et la globalité qui, dans les deux cas, marquent le rapport "imgique". A l'opposé, chacun sait que le fonctionnement textuel s'établit dans le temps, le long de l'axe syntagmatique sur le plan du sens; j'y reviendrai. Le cheminement temporel est aussi inscrit dans la chaîne de reconnaissance visuelles nécessaires pour qu'un texte soit vu en tant que tel puis lu, chaque assemblage de lettres devant être visuellement parcouru et identifié au cours d'une opération cognitive extrêmement complexe étudiée par les théoriciens de l'apprentissage de la lecture. Ceci revient à dire que lire prend du temps (...) et que le sens, même s'il s'établit au moyen de multiples parcours en tous sens (...) se construit quand même dans la linéarité spatiale et temporelle du texte. (...)
Force est de constater que cette linéarité du texte est contingente, qui ne permet que des retours en arrière et des anticipations. En ce sens, pour répondre à Lessing, on dira que la textualité est aussi une affaire d'espace réduit à une dimension. Pour l'image, bien que Paul Klee insiste sur le fait intentionnel que l'oeil suit "les chemins qui lui ont été ménagés dans l'oeuvre", il est évident que ce parcours n'a rien de mono-dimensionnel et, surtout qu'il ne peut s'établir qu'en fonction d'une saisie visuelle globale et instantanée, bi- ou tri-dimensionnelle, de l'ensemble de l'oeuvre qui constitue son arrière fond. Ainsi, l'image affirme sa présence au monde d'emblée, tout comme une chose ordinaire; il n'en va pas de même pour un texte qui ne parvient à affirmer son existence que dans et par le temps, à l'issue d'une opération de déchiffrement extrêmement complexe et, dans la plupart des cas, uniquement s'il a réussi à transmettre un sens, c'est-à-dire à signifier un ensemble de choses devant lesquelles il s'efface. Selon cette perspective, assimiler une image à un texte en lui attribuant le même type de fonctionnement revient à s'interdire de jamais comprendre le "pouvoir de l'image", et de l'amputer d'au moins une dimension.
Patrick Chézaud, L'image pré-texte, in Texte/Image: nouveaux problèmes, sous la direction de Liliane Louvel et Henri Scepi, Presses Universitraires de Rennes, 2005.
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