Rubriques : lecture de photographies ; langage et photographie
Texte préalable du blog: L'empreinte de l'empreinte (Henri Van Lier, Philosophie de la photographie) où sont donnés les définitions du signe et de l'empreinte.
La photographie est l'instrument pornographique par excellence. Du moins si l'on s'entend sur les termes. Convenons d'appeler sexuels les objets, les textes, les sons, les images censés induire des comportements orgastiques mêlant sans exclusion préalable les corps et les signes. Erotiques, ceux qui évoquent les phénomènes orgastiques, mais en privilégiant les signes qui y ont trait. Pervers, ceux qui clivent les comportements et les signes selon des exclusions préalables. Obscènes, ceux qui reconduisent en deça des signes et de leurs articulations. Pornographiques, ceux qui se proposent de provoquer des comportements ou du moins des imaginations orgastiques en travaillant comme stimuli-signes.
En effet, la pornographie opère la présentation textuelle ou imagétique d'organes et d'objets qui sont en partie des signes, mais qu'elle détache des systèmes de signes où ils fonctionnent lorsqu'ils sont perçus comme sexuels, pervers ou érotiques. A la fois définis et isolés, les thèmes pornographiques sont censés provoquer par eux-mêmes une action, infailliblement et indépendamment de tout contexte, à la façon dont un stimuli-signal déclenche une réaction. Le fait qu'ils soient très répandus, souvent à des millions d'exemplaires, est censé corroborer le caractère automatique de leur pouvoir.
Ainsi, il n'y a guère eu de pornographie au sens contemporain avant le XIX siècle, mais seulement une littérature érotique chez Rétif de la Bretonne, perverse chez Sade, sexuelle dans les pièces gaillardes de Malherbe, obscène chez Rabelais. Pour que des thèmes pornographiques aient cours, il a fallu qu'au XIX siècle se mette en place une psychologie béhavioriste, croyant à tort ou à raison que des comportements orgastiques, même chez l'homme, pouvaient être liés à des déclencheurs, des stimuli. En même temps, la production industrielle permit une diffusion massive, garanti d'efficacité. S'institua alors un véritable design des textes, des objets, des images pornos, avec feedback, réel ou prétendu, à partir des réaction de la clientèle.
La photo devait jouer un rôle envahissant dans ce domaine. Nous avons vu qu'elle peut s'organiser en stimuli-signe. Elle est prodigieusement multipliable en raison des connivences entre sa digitalité et le tramé des imprimeries. Sa nature d'images-empreinte lui donne des avantages sur le texte et même sur le simple objet sculpté pornographiques, du fait que le stimuli-signe "naturel" y est présent apparemment sans "représentation". Ceci dicte ses règles particulières de design. Si des personnages interviennent, ils auront donc des expressions et des gestes stéréotypés, sans relation avec ce qui se passe; sinon seraient recrées des situations vraies, avec des complexités interprétatives, détruisant l'effet de stimulus simple. Ensuite, il importe que les mises en pages soient sans fluidité, avec le minimum d'effets de champs perceptifs. Ces deux exigences expliquent a contrario qu'il est difficile de faire du cinéma pornographique: le mouvement lumineux crée d'emblée des situations vraies, c'est à dire sexuelles, érotiques, perverses ou obscènes. Et il n'est pas aisé non plus de faire des polaroïds pornographiques, vu que leur profondeur glauque (même distante) rétablit des continuités qui virent au sexuel.
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| Les Krims, Ten, Dark, Sweet Ponds, "Zien,, Rotterdam. 1979 |
Du reste, la photo porno présente un autre avantage. C'est que ses stimuli, tout en étant efficaces, ne le sont pas trop, et sa clientèle peut en disposer sérieusement ou ludiquement selon ses voeux du moment. Ce sont des empreintes lumineuses de spectacles ayant existé, mais selon une minceur de champ et une tactilité photonique tout à fait abstraites. Leurre perçu comme leurre. Puis, la multiplication industrielle accrédite la photographie pornographique par l'effet du nombre, mais la banalise en même temps.
Ainsi, la photo porno se prête-t-elle à ce qu'on pourrait appeler un voyeurisme modéré. Sous sa forme intense, le voyeurisme est une perversion qui exclut préalablement certaines modalités du tact, en particulier du contact, et du regard réciproque. Mail il y a un voyeurisme moins exigeant, qui en fait n'exclut rien, et trouve commode parfois de s'en tenir à la vue, de faire fonctionner le couple oeil-cerveau comme s'il était un tact et un contact à distance, ainsi que cela arrive souvent aux habitants des villes. A côté d'une photographie véritable, qu'on trouve dans les libellés spécialisés, la photographie a donc surtout développé une image badine, celle de Play Boy, Penthouse, Lui, c'est à dire des images ni sexuelles, ni perverses, ni obscènes, ni pornographiques, mais timidement érotiques. A moins qu'on préfère dire les choses autrement. La société actuelle, scientifique et technologique, est particulièrement peu perverse. La photographie, par les transpositions où elle excelle, par son absence de substantialité, compterait alors parmi ses fonctions sociales celle d'être le dernier refuge de la perversion, moteur culturel important. Et sous la forme désamorcée qui nous convient: perversion passive, perversion à blanc.
Le reste est affaire de culture. On ne s'étonnera pas que les Occidentaux aient développé un voyeurisme horizontal, par le trou de la serrure, selon une situation chère à Sartre. Les Japonais, au contraire, descendants d'Utamaro, ont scruté les possibilités, violentes ou anodines, du voyeurisme surplombant, celui qui a lieu du plafond de l'alcôve et se cadre par ses poutres.
Henri Van Lier, Philosophie de la photographie, Les cahiers de la photographie, 1983.

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