Rubrique : lecture de photographies
La photographie, qui offre tant d'utilisations narcissiques, est également un puissant outil de dépersonnalisation de notre relation avec le monde; et ces deux utilisations sont complémentaires. Comme une paire de jumelles que l'on pourrait prendre indifféremment par les deux bouts, l'appareil photo rapproche l'exotique, le rend familier, tandis qu'il rapetisse le familier, l'éloigne, le rend abstrait, étrange. Sous la forme d'une activité facile, et dont on ne peut vite plus se passer, elle nous permet d'entretenir avec notre existence, comme avec celle des autres, un double rapport de participation et d'aliénation: participation rendue possible en même temps que l'aliénation est confirmée. La guerre et la photographie semblent aujourd'hui avoir partie liée; les accidents d'avion et autres catastrophes effroyables attirent toujours des gens armés d'un appareil photo. Une société qui impose comme aspiration de ne jamais connaître la privation, l'échec, la détresse, la souffrance, la maladie incurable et dans laquelle la mort elle-même n'est pas considérée comme une chose naturelle et inévitable, mais comme un désastre cruel et immérité, suscite une énorme curiosité pour ce genre d'évènements, curiosité que l'on satisfait partiellement en prenant des photos. Le sentiment d'être à l'abri des calamités stimule l'intérêt pour les images douloureuses, dont le spectacle suscite et renforce le sentiment que l'on est à l'abri. Cela tient en partie à ce que l'on est "ici", pas "là-bas", et en partie au caractère inéluctable que revêtent tous les évènements une fois convertis en images. Dans le monde réel, quelque chose se passe et nul ne sait ce qui va se passer. Dans le monde de l'image, cela s'est passé et cela se passera éternellement de la même manière.
Avec tout ce que l'on sait sur ce que le monde renferme (art, catastrophes, beautés naturelles) par l'intermédiaire des photos, l'on est souvent déçu, surpris, insensible quand on voit la chose même. Car les images photographiques tendent à anesthésier l'expérience directe que nous avons des choses, et les sentiments qu'elles suscitent pour de bon sont, dans une large mesure, autres que ceux que nous éprouvons dans la vie réelle. Il est fréquent que nous soyons plus perturbés par la photographie d'une chose que par l'expérience directe que nous pouvons en faire. En 1973, dans un hôpital de Shangai, alors que je regardais un ouvrier qui souffrait d'un ulcère avancé se faire enlever les neuf dixièmes de son estomac sous anesthésie à l'acupuncture, j'ai réussi à suivre cette opération de trois heures, la première à laquelle j'assistais, sans me sentir mal, sans éprouver le besoin de détourner les yeux. Un an plus tard, dans un cinéma parisien, l'opération moins sanglante qu'Antiononi montre dans Chung Kuo, son documentaire sur la Chine, m'a fait tressaillir au premier coup de bistouri et m'a obligée à regarder ailleurs à plusieurs reprises pendant la séquence. La vulnérabilité aux évènements perturbants est différente selon qu'il s'agit d'une photo ou de l'évènement réel. Cette vulnérabilité est inhérente à la passivité caractéristique de quelqu'un qui est doublement spectateur car il assiste à des évènements qui ont déjà reçu leur forme d'abord des participants, et ensuite de celui qui a fait l'image.
Susan Sontag, Sur la photographie (1973), Christian Bourgeois éditeur, 2008.
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