Blog proposé par Jean-Louis Bec

dimanche 19 février 2012

Entrée des artistes


Rubrique : art et photographie


En décidant que la place de la photographie du XIX e siècle  était dans les musées, que l'on pouvait lui appliquer les genres du discours esthétique, et que le modèle de l'histoire de l'art lui conviendrait fort bien, les spécialistes contemporains de la photographie sont allés beaucoup trop vite en besogne. (...)
 ...ils ont déterminé qu'il était possible d'appliquer à l'archive visuelle d'autres concepts fondamentaux du discours esthétique. Parmi eux, le concept d'artiste avec l'idée qu'il entraîne une progression soutenue et intentionnelle que nous appelons carrière. Un autre de ces concepts est la possibilité d'une cohérence et d'un sens qui émergeraient de ce corpus collectif et qui constitueraient ainsi l'unité d'une oeuvre. Mais on peut répondre que se sont là des termes que la photographie topographique du XIX non seulement ne permet pas de poser, mais dont elle semble mettre en question la validité.

Le concept d'artiste implique plus que la simple paternité des oeuvres. Il suggère aussi que l'on doive passer par un certain nombre d'étapes pour avoir le droit de se revendiquer en tant qu'auteur: le mot artiste est en quelque sorte lié sémantiquement à la notion de vocation. En général, le mot vocation implique une initiation, des oeuvres de jeunesse, un apprentissage des traditions de son art, et la conquête d'une vision individuelle par un processus qui implique à la fois des réussites et des échecs. Si c'est cela qui doit être présent, totalement ou en partie, dans le mot artiste, peut-on imaginer être artiste pendant simplement une année? Ne serait-ce pas là une contradiction logique (certains diraient grammaticale), comme l'exemple que citait Stanley Cavelle à propos du jugement esthétique, où il répète la question de Wittgenstein: "Est-il possible de ressentir un espoir ou un amour ardent pendant l'espace d'une seconde, quel que soit ce qui précède ou ce qui suit cet instant"?
C'est pourtant le cas d'Auguste Salzmann dont la carrière photographique commença en 1853 et se termina moins d'un an plus tard. Peu de photographes au XIX siècle font un passage aussi rapide sur la scène photographique.Mais d'autres figures importantes dans cette histoire embrassent ce métier puis le quittent en moins d'une décennie, comme par exemple Roger Fenton, Gustave Le Gray et Henri Le Secq, qui sont tous les trois des "maîtres" reconnus de cet art. (...)
Quelles sont les significations pour le concept de carrière de la durée et de la nature de telles pratiques? Peut-on appliquer à ces carrières les mêmes présupposés méthodologiques, la même idée d'un style individuel et continu que pour les carrières d'autres types d'artistes?

Quant à l'oeuvre, cette autre grande unité esthétique, qu'en reste-t-il? Une fois encore nous sommes confrontés à des pratiques qu'il semble difficile d'assimiler à ce que le terme englobe et sous-entend d'ordinaire, le fait que l'oeuvre soit le résultat d'une persévérance dans l'intention et le fait qu'elle ait un lien organique avec l'effort de celui qui la produit. En un mot qu'elle soit cohérente. Une des pratiques, déjà abordée, est l'utilisation autoritaire du copyright, qui fait que certaines oeuvres comme celles de Matthew Brady et de Francis Frith sont largement le résultat du travail de leurs employés. Une autre pratique, liée à la nature des commandes photographiques, faisait qu'on laissait de larges portions de "l'oeuvre" inachevée.(...)
Le Gray, Le Secq, Baldus, Bayard, Mestral firent des inventaires photographiques pour la commission des Monuments historiques. Les résultats de leur travaux ne furent jamais ni publiés ni exposés par la commission, mais même jamais tirés. Quel serait la place de ce travail dans une oeuvre?
(...). D'autres pratiques, et d'autres expositions, remettent en cause le bien-fondé du concept d'oeuvre. C'est par exemple le cas d'un corpus trop maigre ou trop vaste pour répondre à cette définition. Serait-il possible de parler d'une oeuvre qui se limiterait à une seule pièce. (...)
Pourrait-on, à l'inverse imaginer une oeuvre qui comprendrait 10000 photographies ?

Rosalind Krauss, Le Photographique, Pour une Théorie des Ecarts,  MACULA, 1990.

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