Personne ne connaît de définition objective du chef d'oeuvre. Disons qu'il s'agit d'une oeuvre dont la qualité s'impose à beaucoup comme éminente et exemplaire. Eminente, car le chef d'oeuvre (l'oeuvre-tête, l'oeuvre qui est à la tête des autres oeuvres) suppose l'existence, autour de lui, des oeuvres tout court qui à la fois lui donnent sens et reçoivent de lui leur sens. Lui donnent sens: car sans la présence des autres oeuvres qu'il domine sa supériorité n'apparaîtrait pas. Reçoivent de lui leur sens: car la valeur des oeuvres ordinaires sera sentie et comprise à la lumière du chef d'oeuvre, qui est donc exemplaire.
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Mais qu'est-ce qu'une oeuvre? On a déjà compris que nous ne prendrons pas ce terme au sens général et vaste d'un objet qui est le résultat d'un travail (opus, operare) mais au sens plus particulier et plus étroit d'oeuvre d'art. Pour trouver une définition de l'oeuvre d'art, pour tenter, au moins de donner un sens à ce terme, nous nous appuierons sur le texte d'un philosophe: L'origine de l'oeuvre d'art, de Martin Heidegger. (...)
Heidegger nous dit, dans sa manière à la fois poétique et métaphysique, que "l'oeuvre d'art installe un monde et fait venir la terre". En d'autres termes l'oeuvre d'art nous situe en tant qu'homme qui donne sens à ce qui l'entoure et, en même temps, nous révèle la vérité de ce qui nous entoure. Et par là, nous dit encore Heidegger, "l'art est un mode insigne d'accession à la vérité de l'être". L'art n'est pas seulement une réconciliation avec la réalité, un agrément, un moyen de communication, un témoignage sur une expérience vécue; il est beaucoup plus que cela: il est dévoilement de la vérité de l'être. Il est même la vérité se mettant elle même en oeuvre, car il est de la nature de la vérité de s'instituer dans quelque chose qui est pour, ainsi seulement, devenir vérité, et "il y a dans l'essence de la vérité cette attraction vers l'oeuvre en tant que possibilité insigne pour la vérité d'avoir elle même de l'être au milieu de l'étant".
Autrement dit les oeuvres d'art et, a fortiori, les chefs d'oeuvre, sont ce qui nous permet d'avoir accès à la présence du réel, pas seulement à des évaluations, à des comparaisons, à des mesures entre des morceaux du réel. Pas seulement à des collections de sensations et de souvenirs mais à l'être.
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Auprès de Heidegger je m'inspirerai aussi d'un texte plus court, celui de Henri Van Lier dans le chapitre II de la troisième partie de sa Philosophie de la photographie, intitulé "l'art extrême". Pour Van Lier, l'"art extrême" est celui qui pose des "questions radicales", où l'être humain se propose une saisie à la fois mentale et sensible du fond des choses. Or, nous dit Van Lier, "la photographie répond remarquablement à ce propos". Et -si différente soit sa pensée de celle de Heidegger- Van lier a soudain un accent heideggerien lorsqu'il écrit que la photographie "nous précipite dans l'origine.
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Jean-Claude Lemagny, L'ombre et le temps, essais sur la photographie comme art (1992), Armand Colin 2005.
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